Pour les plus assidus d’entre nous, la situation sentait le roussi depuis un moment. Sur FullAttack, on avait d’ailleurs suivi au fil des World Cups les déboires du YT Mob — un stand réduit, des retards de paiement, des couleurs qui s’éffacent, des pilotes qui trouvent refuge ailleurs… des signaux faibles qui n’étaient pas anodins. C’était, avec le recul, la partie émergée de l’iceberg. Et maintenant que les cartes sont retombées sur la table, l’histoire se précise : YT Industries vient de traverser la plus grosse secousse de son existence… avant de repartir, par un retour aux sources orchestré par son fondateur. Voici comment on en est arrivés là, et où YT Industries en est en cette fin 2025…
L’emballement post-covid…
Retour en 2021. À l’époque, le milieu du VTT est au lendemain de la pandémie et la demande est en plein boom ! Les vélos électriques ont le vent en poupe et la production peine à suivre. Ceux qui ont des vélos en stock les vendent avec facilité et affichent des chiffres forcément rutilants. Markus Flossmann, lui, a créé YT en 2009, et a connu le parcours assez classique du fondateur qui passe les premières années d’un business en attendant la suite pour avoir le retour sur investissement. En ce début d’année 2021, les conditions paraissent réunies. L’Allemand et ses associés trouvent alors une société de capital-investissement qui rachète leurs parts. Ce nouveau venu compte 53% du capital et Markus Flossmann en rachète immédiatement 20%, pour rester un actionnaire minoritaire, mais sans rôle opérationnel.
À cette occasion, une nouvelle direction est mise en place, et elle s’attelle au plan établi lors de la transaction : faire franchir un cap à l’entreprise, pour la faire entrer parmi les acteurs majeurs du marché. YT passe de 115 à 220 employés, loue de nouveaux entrepôts, et se pare notamment d’un système de gestion de donnée plus habituellement déployé au sein d’entreprises de plus grande taille. Sauf que, dans les quelques mois qui suivent, le chiffre d’affaires de l’entreprise connaît la même courbe que celle de la demande, qui retombe comme un soufflet, post-covid. De 100 millions d’euros en 2021, il se contracte à 65 millions aux abords de 2024. On est alors dans une course post-covid où les marques et vendeurs multiplient les rabais pour écouler le stock dont plus personne ne veut. On comprend donc qu’il y a une explosion des dépenses – masse salariale, locaux, outils de gestion, contrats – face à une diminution drastique des revenus – 35% de moins.
Prémices d’une chute…
Début 2024, Markus Flossmann, fondateur de YT Industries, est toujours actionnaire minoritaire, mais profite aussi des fonds – désormais privés – qu’il a tirés de la vente de ses parts au nouvel investisseur, début 2021. Certains lui conseillent, à l’occasion, de rester en retrait, de profiter de cette situation financière confortable. Mais lui a le sentiment que la direction en place a mis en œuvre un plan de croissance qui ne peut pas fonctionner face à la diminution des revenus. Le détail des échanges entre actionnaires reste ici confidentiel, mais toujours est-il que début 2024, Markus Flossmann redevient CEO de l’entreprise, avec pour intention de sortir YT de l’ornière…
euh, la location de fontaines à eaux pour 289 € par mois chacune, quand vous en avez six, cela n’a aucun sens pour moi.
Markus Flossmann, CEO YT
Mais avec le recul, Markus Flossmann le confie lui-même au micro de Downtime Podcast : il est déjà trop tard… La décision de changer de direction, et de se fier davantage aux décisions qu’aux CV des protagonistes pour jauger de leur action aurait dû être prise avant. Mettre fin au plan de croissance trop ambitieux aurait dû être entrepris plus tôt. À cet instant, la boîte est liée à des contrats de location et de services qui pour certains, s’étalent sur dix ans, et pour des sommes qui représente par moments plusieurs millions d’euros. Avec humour, le premier intéressé cite en exemple « euh, la location de fontaines à eaux pour 289 € par mois chacune, quand vous en avez six, cela n’a aucun sens pour moi. » Grandeur et décadence, mais aussi incapacité à renégocier…
La chute !
Depuis plusieurs mois, le vers est donc dans le fruit. La direction de l’entreprise et ses actionnaires sont donc en discussion pour établir les montants nécessaires à la survie de YT. Quelque part, la marque en est revenue à ses débuts, lorsqu’elle devait compter chaque dépense pour assurer sa pérennité. Sauf qu’ici, le moindre grain de sable peut venir enrayer la machine. Markus Flossmann a négocié un apport auprès des investisseurs, mais le montant est plus faible que nécessaire, ces derniers attendant de voir comment l’exercice 2025 se déroule pour rediscuter d’un rajout.
Et puis, publiquement, arrive juin 2025. Une vente flash digne d’un Black Friday sous stéroïdes, avec des vélos bradés jusqu’à –50 %. Certains y voient un joli coup, la belle affaire du moment. Les plus attentifs y devinent autre chose : une tentative de faire rentrer du liquide aussi vite que possible. Une manœuvre qui n’annonce jamais rien de très bon. La suite est sans ambiguïté. Début juillet, le principal investisseur annonce qu’il coupe les vivres et n’apportera pas le supplément nécessaire. Du jour au lendemain, la marque se retrouve sans oxygène. Le 15 juillet, YT Industries GmbH dépose le bilan sous le régime d’auto-administration allemand – peu ou prou équivalents des dépôts de bilan et redressements judiciaires français.
Une procédure lourde, mais qui laisse encore le volant entre les mains de la direction, sous la surveillance d’un membre de l’autorité judiciaire. Une situation où chaque acte est autorisé ou non, au regard de la loi et de ce qu’elle permet. Dans les faits, tout se grippe : commandes gelées, remboursements impossibles – les fonds encaissés faisant légalement partie du patrimoine de l’insolvabilité – et silence radio pour ceux qui avaient mis quelques milliers d’euros dans un vélo qui n’arrivera pas tout de suite. En interne, le constat est plus rude encore et commence à se voir publiquement, à travers l’équipe de Coupe du Monde de Descente YT Mob. La marque ne peut tout simplement plus se permettre d’engager les fonds nécessaires pour utiliser la pleine structure, avec son gros camion, et doit basculer sur le setup Enduro – aux coûts réduits.
À fond… Privé !
Début août, Markus Flossmann sort du bois. Il s’excuse publiquement, promet que personne ne doit rester sur le carreau, assure que des remboursements ont commencé malgré le cadre légal contraignant. En réalité, Markus Flossmann tire parti de ce que la loi l’autorise à faire. Pour ceux qui ont payé par PayPal ou Carte de Crédit, les prestataires de paiement ont conservé un dépôt de fonds, le temps que les commandes soient honorées par la marque. Ces sommes ne font donc pas partie du patrimoine de l’entreprise, et permettent de rembourser les concernés.
Markus Flossmann lui-même, via ses fonds propres – la vente de YT en 2021, souvenez-vous – rachète les vélos en question, et les fait parvenir aux clients finaux.
Pour les autres, qui ont payé comptant, c’est plus compliqué. Les sommes versées comme les vélos dus en retour font partie des actifs. Le juriste qui supervise l’activité du CEO l’en informe de manière claire : si vous donnez l’ordre de rembourser ou d’envoyer les vélos, vous touchez au patrimoine qui doit servir à rembourser les créanciers de l’entreprise. C’est la prison ! C’est donc par un contrat de parrainage de chiffre d’affaires que la solution est trouvée : Markus Flossmann lui-même, via ses fonds propres – la vente de YT en 2021, souvenez-vous – rachète les vélos en question, et les fait parvenir aux clients finaux. À l’heure d’écrire ces lignes, une quinzaine de cas sont encore en cours de traitement.
Le sens des priorités ?!
C’est un geste fort, mais l’intention de Markus Flossmann est assez claire. Pour lui, ce sont les clients en premier lieu, qu’il ne faut pas laisser seuls « sous la pluie. » Sans quoi la marque serait perdue à jamais, et avec elle, l’espoir d’une reprise. Pour autant, en interne, la tempête continue de secouer le bâtiment. Au sein de l’équipe de Coupe du Monde, la situation se dégrade encore. Certains membres du staff sont employés. Eux doivent toucher une partie de l’argent qui leur est dû si l’entreprise parvient à se redresser ou si elle est liquidée. Les pilotes et d’autres, eux, sont des prestataires indépendants sous contrat et non des salariés. La loi les traite différemment. YT peut verser une partie des sommes promises, mais on sait par exemple que les bonus et frais de sponsoring sont bloqués par l’administration.
ici, c’est la mère de famille qui est en difficulté, c’est elle qui est malade, et ne peut plus assurer son rôle. Ambiance.
Pour évoquer cette situation, Markus Flossmann reprend l’image souvent employée de la famille. Mais ici, avec plus de gravité et profondeur que ce à quoi le bullshit marketing nous habitue parfois. Dans les bons moments, tout le monde veut en faire partie. Et puis, en bon père de famille, la marque sait continuer à payer un athlète lorsqu’il se blesse et travaille à son retour à la compétition. Mais ici, c’est la mère de famille qui est en difficulté, c’est elle qui est malade, et ne peut plus assurer son rôle. Ambiance. Sans tomber dans l’indiscrétion, on devine quoi qu’il en soit les dissensions que la situation génère, et surtout, on devine que cette situation observée de manière publique à travers la vitrine qu’est une équipe de Coupe du Monde, est aussi à l’œuvre, avec ses propres codes, au sein même de l’entreprise…
La lumière au bout du tunnel
Nous sommes finalement fin octobre 2025. À cet instant, peu auraient donné des chances à la marque germanique de rebondir. Mais il ne faut pas oublier une chose : depuis l’été, Markus Flossmann n’a de cesse de s’adonner à une idée ! Celle de convaincre ses investisseurs, puis ses soutiens, ainsi que ses fonds propres, de lui laisser l’opportunité de racheter la marque pour la relancer. Le 15 novembre, sans prévenir, la nouvelle tombe donc : YOUNG TALENT INDUSTRIES GmbH démarre officiellement ses opérations. Deux jours plus tard, Flossmann confirme publiquement qu’il est de nouveau propriétaire de YT Industries, marque dont l’existence est assurée par la nouvelle entité créée. Le message qu’il adresse est simple : « on repart à zéro, mais proprement. On revient à ce qu’on sait faire.”
La nouvelle entité repart avec 55 des 140 employés qu’elle comptait.
Dans les faits, l’ancienne entreprise a été liquidée, et les sommes obtenues doivent avoir servi à rembourser les dettes de l’entreprise. L’histoire ne dit pas, pour l’heure, le détail des remboursements qui ont pu être effectués, et s’il en reste sur le carreau. Toujours est-il que juridiquement, la manœuvre semble conforme, et que les propositions faites par Markus Flossmann lui auront permis de récupérer la marque. Avant ça, la recherche d’investisseurs auprès de 160 interlocuteurs n’aura pas abouti. Et c’est finalement un plan plus « simple » qui aura obtenu la faveur des créanciers et juges : en ayant assaini la situation vis-à-vis des clients en attentes, en ayant travaillé au remboursement des créances et en repartant de zéro avec l’apport de liquidités en fond propre, YT se retrouve finalement dans une situation que le fondateur connaît lui-même pour l’avoir déjà connu avec la marque… À ses débuts ! Mais avec, cette fois, l’expérience emmagasinée et une marque dont l’image est déjà faite. Dans les faits, l’argument de la relative préservation de l’emploi a également pesé. La nouvelle entité repart avec 55 des 140 employés qu’elle comptait. Et à plusieurs reprises dans les propos du patron, on sent que les profils de ceux qui ne sont pas tout de suite à bord restent à l’esprit si la reprise permet de nouveau d’embaucher.
La suite ?!
Reste désormais à fixer un cap pour y parvenir. En interne, toutes les fonctions essentielles ont été conservées, telles que le développement de produits, le marketing de marque, le service client et le support informatique. Les fonctions non essentielles, comme le développement du site web, ont été réduites ou externalisées et porteront leurs fruits plus tard – une nouvelle plateforme/un nouveau site sont en projet. En attendant, le site actuel est opérationnel, les produits de la marque sont de nouveau en vente et l’entreprise dispose actuellement de beaucoup de vélos en stock – ils étaient détenus par le fournisseur/assembleur asiatique de la marque.
Outre certains éléments d’infrastructure clés, la reprise de la marque a aussi permis de conserver les propriétés intellectuelles sur les produits en cours et à venir. L’avenir de la gamme YT semble donc passer par un YT équipé du moteur DJI Avinox – c’est à un stade avancé, attendu comme l’un des premiers prochains lancements de la marque, et soyons honnètes l’association des côtés disruptifs des deux marques fait sens. Tandis que du côté des VTT classiques, le propos est clair : c’est la communauté gravity – DH, Enduro, Freeride, Dirt & Slope – qui sera servie ! Et il se murmure que le prochain vélo redéveloppé est le Capra d’Enduro. Miam !
La reprise de la marque a aussi permis à YT de conserver un stock important de pièces de rechange. Le propos est donc clair de ce point de vue là : même si elle n’y est légalement pas tenue – YT est désormais une nouvelle entreprise – la marque tient à assurer la garantie et la fourniture de pièces détachées à tous les possesseurs de vélos YT – qu’ils aient été achetés à l’ancienne ou la nouvelle entité… Voire au rabais, sur internet – les stocks de vélos US ont ainsi été écoulés chez Jenson USA dernièrement. Mais ça, c’est le sujet de la dernière aparté de cet article…
En aparté – le cas particulier des US…
Le récit proposé jusqu’ici se veut le plus narratif et sobre possible, pour saisir la situation sans céder à l’émotion ou au sensationnalisme. Mais il n’est évidemment pas exempt de critiques ni de zones d’ombre. Et s’il existe un terrain où le contradictoire s’exprime avec le plus de force, c’est bien celui du marché américain. Car YT USA, contrairement à ce que le grand public imaginait, était une entité complètement indépendante de l’Allemagne : finances séparées, achats séparés, statut légal distinct, et fonctionnement globalement autonome. Sur le papier, l’insolvabilité européenne n’aurait donc pas dû entraîner sa chute. Pourtant, l’opération américaine s’est elle aussi effondrée, minée par des coûts fixes trop élevés et l’impossibilité – ou l’absence de volonté, selon les versions – de restructurer la machine.
Côté fondateur, Markus Flossmann rapporte avoir tenté de reprendre l’entité US, mais s’être heurté à un refus de réduire la structure de coûts et à des demandes jugées irréalistes, notamment autour d’un accord de franchise : marge ridiculement faible, exclusivité de dix ans sur tout le continent, volumes divisés par deux… autant de conditions qui lui paraissaient impossibles à soutenir pour une marque en reconstruction. De l’autre côté, plusieurs voix américaines racontent une tout autre histoire : une direction locale qui voulait continuer à faire tourner l’activité, des employés prêts à rester, un site de San Clemente soi-disant déjà promis à un nouveau locataire — une version qui, selon certains anciens salariés, ne collait pas tout à fait avec la réalité sur le terrain. Et dans tous les cas, l’ombre du fait qu’en laissant YT USA tomber, la maison mère s’assurait l’opportunité de reprendre la main, plus tard, sur un marché toujours porteur…
Le tableau se complexifie encore quand on ajoute les critiques adressées à Markus Flossmann lui-même : gestion jugée imprudente, décisions tardives, communication maladroite, train de vie ostentatoire et marketing parfois décrié. Difficile, dans ce contexte, de démêler entièrement les torts et les responsabilités. Markus Flossmann lui-même se livre d’ailleurs à l’exercice d’autocritique dans le Downtime Podcast consacré à YT. Mais ce qui apparaît clairement, c’est que l’épisode américain concentre toutes les tensions d’un modèle D2C arrivé à saturation : ambitions élevées, marges fragiles, coûts fixes mal maîtrisés et visions stratégiques qui finissent par diverger. Un miroir grossissant, en somme, de la tempête traversée par YT au niveau mondial. À ce sujet et pour conclure, les intentions de Markus Flossmann sont claires : à l’image de certains concurrents, le projet est désormais de s’orienter vers un modèle D2E : direct-to-everyone, où l’on peut acheter, entretenir et réparer son vélos en direct, via un site de vente en ligne, et/ou via les ateliers et magasins…


